Le 15 septembre 2026, La Paix a ouvert son nouveau chapitre au Corinthia Brussels après avoir quitté la rue Ropsy-Chaudron à Anderlecht. Fondé en 1892, le restaurant est dirigé par David Martin depuis 2004 et transporte son nom, son chef et son identité culinaire dans l’ancien Grand Hôtel Astoria restauré, rue Royale.

Il serait facile de lire ce déménagement comme une simple ascension, d’une institution de quartier vers un grand hôtel. La question utile est plus exigeante : que devient un restaurant dont la singularité tenait en partie à son adresse inattendue lorsqu’il gagne l’infrastructure, la visibilité et la symbolique d’un hôtel de luxe ?

Un déménagement commencé avant l’arrivée du nom

David Martin n’arrive pas rue Royale pour la première fois. Lorsque le Corinthia Brussels a rouvert en décembre 2024, il était déjà aux commandes du restaurant gastronomique de l’hôtel, Palais Royal. Septembre installe donc l’identité de La Paix dans une opération que Martin connaît déjà : il s’agit d’un transfert et d’une consolidation, pas de la découverte d’une salle inconnue.

Source : Corinthia Brussels

Le visage et l’assiette

Un portrait publié sur la page de La Paix rend cette continuité visible : Martin apparaît dans les salons restaurés du Corinthia, non comme un chef invité déposé dans une nouvelle salle, mais comme le chef dont le projet s’installe dans la vie publique de l’hôtel.

L’assiette présentée dans cette même communication officielle est volontairement dépouillée : caviar, citron et cuillère sur une assiette blanche. Elle ne constitue pas une note de dégustation et ne peut pas tenir lieu de repas à la nouvelle adresse. Elle montre cependant le vocabulaire visuel que Corinthia associe à La Paix : précision, retenue et un ingrédient unique laissé au centre du cadre.

Source : Corinthia Brussels

La page officielle de La Paix annonce actuellement les dîners du mardi au samedi ainsi que le déjeuner du vendredi. Elle présente aussi une table du chef pour deux à dix personnes et un salon privé pour six à vingt-quatre convives. Ces formats montrent comment le nouveau cadre peut élargir le fonctionnement du restaurant. Ils ne disent pas encore ce que deviendra l’expérience une fois la période d’ouverture passée.

Deux adresses, deux idées du luxe

À Anderlecht, La Paix occupait un bâtiment néoclassique face aux Abattoirs. Son histoire officielle décrit une salle nourrie par l’art et une cuisine ouverte, tandis que la cuisine de Martin réunit des références françaises, belges et japonaises. L’adresse comptait parce qu’elle résistait à la géographie attendue d’un restaurant deux-étoiles. Les convives se rendaient dans un quartier de marché encore actif ; la destination ne permettait jamais au repas de se détacher complètement de la ville qui l’entourait.

La rue Royale porte un autre poids. Construit en 1908–1909, ouvert en 1910 et classé depuis 2000, l’ancien Grand Hôtel Astoria avait été conçu comme une scène du Bruxelles officiel. Corinthia indique que sa reconstruction a représenté 150 millions d’euros et remis 126 chambres en service en 2024. La Paix ne change donc pas seulement de salle. Le restaurant entre dans un système hôtelier dont l’architecture, l’hospitalité et la visibilité internationale précèdent la première assiette.

Philomène Raxhon – MA2 — CC BY-SA 4.0

L’hôtel change le modèle d’exploitation

Un grand hôtel apporte des clients en séjour, une distribution internationale, les recommandations de la conciergerie, l’hospitalité privée et les événements. L’occasion concrète n’est pas nécessairement d’agrandir le restaurant ; elle consiste à multiplier les raisons de le choisir. La table du chef et le salon privé rendent ce déplacement visible, en plaçant La Paix dans un écosystème d’hospitalité plutôt qu’au bout d’un trajet entrepris pour une seule raison.

Nicolas Kipper, directeur général du Corinthia, a déclaré à Forbes Belgique qu’environ 85 % de la clientèle du Petit bon bon, un autre restaurant de l’hôtel, était locale. Il s’agit d’une affirmation de la direction à propos d’une autre table, pas d’une preuve concernant La Paix. Elle définit néanmoins l’ambition : l’hôtel ne veut pas que ses restaurants dépendent uniquement de ses résidents. Le vrai test sera de savoir si La Paix peut conserver le public qui la suivait à Anderlecht tout en trouvant une nouvelle clientèle bruxelloise derrière une façade cinq étoiles.

Les deux étoiles exigent un temps précis

Corinthia présente La Paix comme le restaurant deux-étoiles de David Martin, et Gault&Millau enregistre son passage d’Anderlecht au centre de Bruxelles. Cette distinction appartient au parcours d’un restaurant et d’un chef établis. Elle ne doit pas devenir un nouveau verdict Michelin sur une salle qui vient d’ouvrir.

Au 16 septembre, aucune évaluation en ligne du Guide Michelin consacrée à La Paix au 103, rue Royale n’était visible. La formulation exacte est donc simple : le restaurant connu pour ses deux étoiles a déménagé ; la nouvelle adresse n’a pas déjà reçu une nouvelle distinction au seul motif que le nom a traversé Bruxelles.

Ce que l’ouverture devra prouver

Trois questions comptent désormais. Le service peut-il préserver la chaleur et la franchise associées à La Paix dans un hôtel cérémoniel ? Les Bruxellois l’adopteront-ils comme un restaurant de ville plutôt que comme une table réservée aux célébrations et aux séjours ? Et les formats privés peuvent-ils soutenir l’ambition de la cuisine sans diluer l’expérience principale ? Les réservations et les annonces de lancement ne peuvent répondre à aucune d’elles.

Le résultat le plus intéressant ne serait pas une version plus lisse de La Paix. Ce serait un modèle capable d’installer un restaurant bruxellois établi dans un grand hôtel sans le rendre anonyme. Corinthia offre une scène plus vaste à David Martin ; les prochains mois diront si La Paix peut l’occuper tout en gardant la tension féconde qui rendait son adresse d’Anderlecht essentielle plutôt qu’improbable.